17 juin 2008
Le Lac du miroir... chap 3
Chapitre 3.
Gabriel pendant ce temps remonta à l’endroit où il avait aperçu la dame du lac. Il fouilla dans les cartons pour trouver un indice quelconque. Il tomba par hasard sur un dossier contenant plusieurs plans d’usine, coupures de journaux, photos d’inauguration et réponses à de nombreuses lettres enflammées. Il lui sembla que la mystérieuse demoiselle possédait une collection de passe temps dangereux. Une usine, celle qu’Ashelia avait aperçue, avait été créée dans la région, il y a une centaine d’années et Mlle June, comme ils l’appelaient dans les journaux, avait tout tenté pour la faire fermer, même de la faire brûler. Alors la demoiselle serait cette « June » ? Gabriel resta immobile quelques instants puis s’endormit.
Le matin suivant, Ashelia se leva tôt, elle allait préparer leurs dernières provisions et fit un énorme petit déjeuner. Elle termina sa carte de la région avec les informations de la veille et parvint à situer le château, l’usine et le lac. Quand elle eut fini, n’ayant plus d’autre chose à faire, elle chercha Gabriel, qu’elle trouva rapidement grâce à ses ronflements. En se penchant tout près de lui, elle vit les documents et les lut les uns après les autres.
- Gabriel ! Gabriel ! Regarde ce que j’ai trouvé … elle s’appelait Bulle, Bulle June, c’est étrange comme nom tu ne trouve pas ? Et attends ce n’est pas tout, tu avais raison hier, elle est morte en se jetant dans le lac pour boucher les égouts et elle n’a pas pu remonter, personne n’a jamais su pourquoi. Mais … mais comment …
-Mmmh qu’est ce qui ce passe ? chuchota Gabriel d’une voix ensommeillée
- Elle n’a que dix-neuf ans.
- Tu veux dire que, depuis plus d’un siècle, elle a le même âge ?
- Exactement … je vais prévenir Luka ! dit-elle en se levant rapidement.
Gabriel lui attrapa le poignet et la retint.
- Attends… je suis désolé pour hier, je me suis énervé et je n’aurais pas dû…
- C’est oublié.
Ashelia lui fit un sourire rayonnant et descendit raconter leurs nouvelles découvertes à Luka. Ils remontèrent tous deux quelques minutes plus tard et Gabriel comprit d’après l’expression de son ami, qu’il n’avait pas du tout aimé la scène de la veille et n’était pas prêt de l’oublier. Gabriel soupira et murmura
- Je me suis déjà excusé.
- Pour moi, c’est trop tard. Tu sais combien de temps j’ai dû réconforter Ash’ ? Et le nombre de larmes qu’elle a versées ? En as-tu idée au moins ?
- Je…
- Alors tes excuses ne valent rien.
Gabriel regarda leur amie en espérant comprendre un peu mieux la situation mais cette dernière détourna le regard. Il se leva alors et leur cria :
- Alors débrouillez-vous sans moi et ce que je sais. Sur ce, bonne journée.
Et il sortit, sans laisser le temps à ses deux compagnons de route, de répondre. Ils s’assirent côte à côte et la demoiselle apparut.
- Savez-vous jeunes enfants, que c’est en restant tous ensemble que vous y arriverez ?
-Vous avez un bien joli prénom Mlle June, mais nous n’avons que très peu d’années de différence, vous et nous, lui répondit Ashelia.
Bulle June, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelait, lui sourit doucement et disparut. Luka regarda Ashelia d’un air protecteur et lui murmura
- Viens, on va se promener sur le lac.
- Tu crois que Gabriel va revenir ?
- Je ne sais pas Ash’, il vaut mieux ne pas y penser.
Il se leva et l’amena jusqu’au lac. Là, ils aperçurent toutes sortes d’oiseaux, petits, grands, gros ou fins, des échassiers, des aigrettes, des poules d’eau, des canards… tous en train de se rafraîchir.
- Cela aurait plu à Gabriel et à mon père, ils ont tellement de points communs tous les deux.
Ils restèrent songeurs un moment, en admiration.
- Finalement tu as raison, reconnut Ashelia, c’est fascinant les marais. Surtout quand ils sont aussi vivants que ceux-là…
- Hélas, répondit Luka, j’ai appris au village que l’usine allait être rebâtie presque selon les anciens plans, pour produire du plastique.
- Mais ça va être incroyablement polluant ! s’exclama Ashelia.
- Oui. Mais les gens du coin s’en moquent. Tu sais, la région est très pauvre, les jeunes s’en vont… Le maire espère que l’usine amènera des emplois.
- Mais ils condamnent le lac et le marais à la mort ! A moins qu’ils ne fassent très attention au retraitement des eaux utilisées ?
- Penses-tu. L’entrepreneur vient de l’étranger, il n’a accepté de s’installer ici que parce qu’on lui laisse faire tout ce qu’il veut. La main d’œuvre est bon marché, et il n’aura pas à payer de taxes sur la pollution.
- Et le lac ? Et les marais ? murmura Ashelia, sonnée.
- D’après ce que j’ai compris, ils n’ont pas bonne réputation. On dit qu’ils sont hantés. Et pour les gens du pays, tout ce territoire, qui faisait partie du domaine du château, ne leur a jamais appartenu. Ils n’ont jamais eu le droit d’y chasser ou d’y pêcher, par exemple, quand les châtelains étaient vivants, et maintenant qu’ils sont morts, à chaque fois qu’un villageois essaye de venir, il se retrouve à l’eau ou dans les fossés.
Ashelia eut un petit rire :
- Cette Bulle June est taquine, mais un peu trop possessive, tu ne trouves pas ?
- On ne peut pas dire le contraire, confirma Luka. A force de vouloir protéger son domaine, elle le voue à la destruction.
- Tout de même, quel dommage, toute cette beauté ? Ce n’est pas un héron, là-bas ? Et là, une grue ? Et ces échassiers, là, attends, ils sont très rares dans nos régions.
- Oui, ce sont des flamants royaux, compléta Luka. Si mon père voyait ça, il deviendrait fou d’excitation.
- Attends… Luka, les zones où passent les oiseaux migrateurs sont protégées, non ? remarqua malicieusement Ashelia.
- Evidement ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ! Je vais chercher mon appareil photo et envoyer une lettre à mon père, il saura quoi faire.
Luka partit en courant vers le château et laissa Ashelia seule. Elle avança jusqu’au lac et s’installa de la même façon que l’avait fait Bulle la première fois qu’ils l’avaient vue. Un petit oiseau bleu et vert, rasant l’eau, s’arrêta maladroitement devant elle. Un martin-pêcheur ! Il plongea et ressortit pour se poser un peu plus loin, vainqueur, un petit poisson dans le bec. Elle sourit et, à l’écoute du cri perçant de l’animal, rit de plus belle. C’est à ce moment précis que Gabriel arriva, dans l’espoir de trouver un peu de réconfort parmi les oiseaux. Le tableau qui s’offrit à lui parut tellement magique qu’il n’osa plus bouger de peur de briser toute la beauté du moment. Ashelia, vêtue de noir et d’or, ses longs cheveux défaits, semblait une reine dans ce paysage. Deux canards nageaient vers elle, un martin-pêcheur rasait le courant dans un éclair bleu, et là-bas, un cygne arrivait.
Malgré sa discrétion, Ashelia l’entendit respirer, se retourna, l’aperçut et rougit sans savoir exactement pourquoi. Il alla s’asseoir à coté d’elle et baissa les yeux.
- Tu sais, je suis assez stressé en ce moment, tous les événements étranges et mystérieux qui se produisent me font froid dans le dos et je …commença-t-il d’une voix tremblante.
- Je m’en doutais, ce n’est facile pour personne. Tu sais ce qui se passe au sujet de l’usine ?
- Hélas, Bulle m’a tout expliqué.
- Bulle ? Elle te parle, à toi ? demanda-t-elle.
- Tu es jalouse ?
- Je…
- Les travaux commencent d’ici la fin de la semaine. Regarde ce paysage magnifique, je ne laisserai personne le détruire, personne !
- Seulement une semaine ? Nous n’avons plus le temps, mon dieu tout est fichu.
- Mais si les travaux n’avançaient pas, ils chercheraient d’autres ouvriers et cela prendrait … 1 ou peut être 2 mois.
- Qu’as-tu prévu ?
- Ils ne surveillent pas la nuit alors je déferai…
- … Ce qu’ils auront commencé le jour ! C’est génial comme plan !
Ils ne parlèrent plus l’espace de quelques instants et contemplèrent la beauté sauvage du lac.
- Luka va écrire une lettre à son père pour qu’il fasse bouger les choses, reprit Ashelia quand le silence lui parut trop pesant.
-Il nous aidera j’en suis sûr, c’est un homme formidable.
-Tu as la même passion que lui Gabriel, tu lui ressemble tellement que parfois je me demande si ce n’est pas toi son fils.
-Tu plaisantes, cet homme là donnerait tout son temps pour sauver une sorte algue ou de nénuphar en voix de disparition. Il n’y a que Luka qui est aussi enthousiaste et motivé pour quelque chose qui lui tient à cœur, et je l’envie, c’est une grande qualité que peu de personnes ont.
Gabriel s’arrêta de parler en voyant le regard d’Ashelia fixé derrière lui. Il se tourna et ses soupçons se confirmant, il découvrit Luka, qui à la différence de d’habitude, affichait des yeux plus sombres mais un large sourire. Les mots n’étant plus utiles, les deux garçons s’accolèrent et se mirent à rire, pour prouver que leur complicité était toujours plus forte. Encore habité par le démon moqueur de la vengeance, Luka poussa Gabriel dans le lac ; dans sa chute, celui-ci entraîna Ashelia. Ils s’allièrent pour se venger de leur ami et dés qu’il eut le dos tourné, ils le saisirent et le jetèrent à l’eau. Il s’en suivit une grande bataille d’eau puis un concours de souffle et enfin de vitesse. Après une longue après-midi à flâner et à rire, ils rentrèrent mouillés et détendus au château. Là bas, pendant qu’Ashelia cuisinait, Gabriel exposait ses plans et Luka rédigea sa lettre. Une fois que ce dernier eût fini, il la lut à ses deux camarades :
« Cher Père
Je t’écris cette courte lettre car, à l’endroit où nous avons posé notre tente, nous avons découvert un lac magnifique, des oiseaux voletant à tous les coins (hérons, martins pécheurs, balbuzards et une dizaine d’autres espèces en tous genres). Il y a aussi une végétation rare et exceptionnelle pour une région telle que celle-ci (entre autres plantes aquatiques rares, nénuphars et iris des marais...). Nous avons rencontré une jeune femme très attachée à cet endroit qui nous a fait comprendre qu’une usine allait être construite et polluerait le lac de façon exagérée. Cela entraînerait par la même occasion la destruction totale de la végétation et d’une étape pour les oiseaux migrateurs, puisque c’en est une. Ayant trouvé cela embêtant, nous avons jugé intelligent de t’en parler. Avec tes relations et tes connaissances sur le sujet, j’ose espérer que tu pourras nous aider. Je te joins une carte numérique : tu n’hésiteras pas en étudiant les photos qu’elle contient, à venir sur place combattre cette injustice avec nous. Je t’en prie, cela me tient particulièrement à cœur et si malgré tout tu ne pouvais pas venir, faire bouger les choses de chez toi serait sympathique bien que peu utile. Nous n’avons aucun moyen de pression ou même de contact avec le gérant de cette future usine et les travaux commencent dés demain. Viens très vite ou envoie moi quelques informations qui pourraient nous aider ! »
La lettre leur parut très bien formulée et Luka partit l’envoyer, par télégramme, à la poste. Pendant ce temps, Gabriel et Ashelia discutèrent et firent quelques jeux de cartes.
Au retour de Luka, ils partirent pique-niquer dans les bois. Soudain, Gabriel leva la tête et s’écria : « Regardez, un nid ! J’aperçois les oisillons. » Les deux autres renversèrent la tête à leur tour et virent les parents pie arriver, à coups de grands battements d’ailes noires et bleues, et faire grand raffut pour nourrir les petits affamés. Cela les fit rire. Ashelia proposa : « Je sais que les pies adorent les objets brillants, regardez, j’ai une bague pour eux ! » Elle sortit un anneau doré de sa poche, avec une pierre en verre bleu. Amusé, Gabriel s’en saisit et grimpa le long du tronc pour déposer l’offrande pendant une absence des pies plus âgées. Il en redescendit vite, car elles revenaient.
Mais une fois en bas, il ne vit plus ses compagnons. Il entendit cependant des rires étouffés, et aperçut, un peu plus loin, un mouvement dans les buissons. « Je vous ai vus, je vous ai vus ! » cria-t-il. Et il se dirigea vers eux. Ashelia sortit la première, pour fuir vers un autre fourré. « Tu ne m’auras pas ! » se moqua-t-elle. Il l’attrapa pourtant. Riant, ils revinrent vers Luka, qui s’était mis aux aguets près de l’étang. Celui-ci leur fit signe de se taire, et leur désigna, survolant l’étang, une formation de cygnes. L’oiseau de tête atterrit, bientôt suivi, dans de grands éclaboussements d’eau et d’ailes, de ses compagnons. « Magnifique… » murmurèrent-ils. Ils restèrent près d’une heure allongés sur l’herbe, à observer les ébats des cygnes, les envols d’aigrettes parmi les roseaux, le dandinement comique des poules d’eau entre les nénuphars, et le guet solitaire d’un grand héron gris, perché sur une patte, si totalement immobile qu’il paraissait se fondre dans l’air bleu du crépuscule.
Ashelia se releva la première, les lèvres bleuies par le froid et grelottant. Ils rentrèrent donc au château, heureux, silencieux, grisés par la beauté de ce qu’ils venaient de voir. Ils se jurèrent de la préserver. Vers 22h ils se couchèrent pour ne pas manquer de sommeil le lendemain.
chapitre 4
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